La mise en récit du 11 septembre 2001 : Le discours complotiste comme menace à la sécurité démocratique

Soumis par Marie Peltier le mer 08/09/2021 - 12:06
11 septembre 2001 et complotisme

Le 11 septembre 2001 est bien plus qu’un acte de violence ou qu’un acte terroriste, il s’agit d’un évènement qui a fortement ébranlé notre imaginaire politique partagé et qui l’a en quelque sorte refondé. On ne peut comprendre le climat conspirationniste actuel et plus largement la fragilisation de nos sociétés démocratiques sans prendre la mesure de la nature existentielle de cet évènement pour notre époque. Ce qu’on appelle de manière un peu paresseuse « théorie du complot » n’est pas seulement une tentative de réécriture de évènements : Il s’agit avant tout d’une tentative de main mise sur notre imaginaire politique à travers l’arme redoutable de la sémantique.


L’entrée dans les années 2000, concomitante notamment avec la massification du web, est aussi marquée par le traumatisme collectif d’une puissance rare qu’a été le 11 septembre 2001. Bien sûr parce qu’il a auguré un ensemble de politiques, mais aussi parce qu’il a été particulièrement investi par les sphères réactionnaires et hostiles à la démocratie pour en faire un haut point de confusion.
Le caractère inattendu de ce moment politique ne suffit pas à lui seul à expliquer la place que ce moment a pris dans nos imaginaires. Il est frappant de constater que la mise en récit de ce traumatisme a été d’emblée discutée - les premières « théories du complot » apparaissant seulement quelques jours après l’évènement. Il a semblé rapidement évident qu’une guerre narrative s’était emparée de nos affects fragilisés et bousculés. Si les responsables politiques occidentaux se sont rapidement entendus pour parer cet évènement d’une couleur très civilisationnelle, les opinions publiques ne se sont pas toutes ralliées à ce nouveau « pacte » social, défini par le « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous » du président américain George W. Bush.


La démocratie libérale n’était probablement plus capable à elle seule de sceller ce genre de pacte avec ses concitoyens, d’autant que cette posture de domination a justifié tant d’iniquité séculaire et que la désillusion à l’égard de « l’Occident », identifié à cette démocratie, allait grandissante. Mais il ne faut pas sous-estimer le fait que cette désillusion, parfois teintée de discrédit, a été dès l’entrée dans le 21ème siècle instrumentalisée et dévoyée par des acteurs hostiles à notre héritage démocratique, aussi bien au sein de nos sociétés que sur un plan extra-occidental. Ces acteurs, tantôt proches de l’extrême droite, tantôt relais de régimes autoritaires (et régulièrement des deux ensemble) ont trouvé dans le 11 septembre 2001 un terreau fertile pour un renversement sémantique dont nous faisons 20 ans plus tard plus que jamais les frais. 


Il ne s’est pas agi comme on pourrait le penser de manière un peu trop superficielle de mettre en avant un récit visant à discréditer l’antifascisme et les Lumières : il a surtout été question d’une occasion pour ces acteurs anti-démocratiques de reprendre à leur compte ces luttes fondatrices de nos sociétés pour inverser les réalités et s’en prétendre seuls garants. Comme si s’était opéré progressivement une sorte d’hold up sémantique, qui n’aurait sans doute pas été possible avec la même envergure s’il ne s’était pas ancré dans les fantômes que le 11 septembre 2001 est venu réveiller. 


Cette opération de dévoiement de la terminologie et de l’imaginaire collectif a investi de manière particulière deux champs sémantiques ayant envahi l’ensemble du débat public des 20 dernières années : à la fois celui de la posture civilisationnelle, qui a prétendu prendre le relais des Lumières, et celui de la posture antisystème (régulièrement anti-impérialiste), qui s’est présentée comme héritière de l’antifascisme. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui on peut brandir la « théorie du grand remplacement » en se pensant « universaliste » ou encore porter aux nues un despote extra-occidental au nom de la « liberté d’expression » ou encore du « rejet de la censure ».


Aujourd’hui, le problème n’est pas tant que nous serions plongés dans les heures les plus sombres de l’Histoire ou dans une sorte de régression fasciste et anti-Lumières : La perversion de notre époque réside dans le fait que beaucoup d’acteurs fascisants et réactionnaires prétendent combattre la haine brune et être par ailleurs les dignes héritiers de Voltaire ou des révolutionnaires de 1789. 


Comme si l’instrumentalisation du 11 septembre avait permis de rendre banal ce discours qui tend à assimiler la démocratie libérale à un régime autoritaire, et de justifier ainsi son renversement. Il n’est donc pas tant question d’un reniement de l’universalisme et de la lutte démocratique, mais bien de son dévoiement. Notre temps ne correspond pas à un retour aux années 30, ou encore à une régression vers l’Ancien Régime : Il reprend à son compte toutes les luttes démocratiques, en les mettant au service d’une confusion idéologique entretenue par les acteurs racistes, réactionnaires, pro-régimes autoritaires, présentés comme des gardiens de cet héritage de luttes.


On ne peut réellement prendre la mesure de ce que représente le 20ème anniversaire du 11 septembre 2001 si on le voit uniquement comme un évènement de rupture : Il ne s’agit pas tant d’un évènement qui nous a coupé de notre passé, mais bien plus encore d’un traumatisme qui nous a plus que jamais connectés à notre Histoire commune, en en confiant la narration à des apôtres contemporains de la confusion, et in fine de la réaction.